Un talk show à l'américaine sur les écrans indiens

Publié le par Mayore Lila Damji

Une vidéo sur YouTube estampillée « Satyamev Jayate : Big Fat Indian Wedding » (Seule la vérité triomphe : les opulents mariages indiens). Cette vidéo publiée le 19 mai 2012 fait partie de plusieurs épisodes d’un talk show intitulé Seule la vérité triomphe, qui est par ailleurs la devise nationale indienne.

 

Cette émission indienne lancée le 6 mai 2012 sur la chaîne privée Star Network et la télévision publique indienne, Doordarshan, a été créée par le célèbre acteur de Bollywood, Amir Khan, il en est également l’animateur. Il présente l’émission avec une envie de faire bouger les choses, un esprit de révolte qu’il tiendrait, selon un spectateur, du Maulana Abdul Kalam Azad, ancien homme politique et proche du Mahatma Gandhi, dont Amir Khan est un descendant.

 

Les treize épisodes du talk show, diffusés tous les dimanches à 11 heures du matin en Inde, visent à couvrir à chaque diffusion, diverses thématiques sociales allant de la pédophilie en Inde, aux dérives du système de santé indien, en passant par la crise de l’accès à l’eau.

 

 

L'émission du 20 mai 2012 portait sur le système indien de la dot

 

Sensibiliser le grand public, les villageois indiens, et surtout faire sortir de leurs gonds les militants des droits de l’homme ou les partisans d’une médecine universelle. C’est l’objectif affiché des producteurs (Amir Khan et sa femme Kiran Rao, ndlr).

 

L’acteur du film Lagaan ne se fait pas prier pour avoir recours aux ficelles éculées du drame bollywoodien. Les yeux baignant dans les larmes, fixant l'objectif de la caméra Amir Khan arrive à persuader l’assistance d’adhérer au thème de l’émission. Un public conquis issu en grande partie de la classe moyenne supérieure indienne.

 

Une stratégie payante. Chaque émission déchaîne son flot de réactions sur Twitter et les community managers de Sataymev Jayate en profitent pour jouer les prolongations sur les réseaux sociaux en invitant les personnes à débattre sur la thématique abordée lors de l’émission précédente.

 

Les autorités indiennes sont, elles aussi, attentives à l’émission dominicale.

 

Après la diffusion de l’épisode sur la question du foeticide féminin, le Rajasthan, par exemple, - État du nord-ouest de l’Inde où cette pratique est très répandue - a annoncé une instruction judiciaire « rapide » des affaires de foeticide féminin.

 

Le b.a.-ba du journalisme

 

Les journalistes et médias indiens ne sont pas non plus indifférents au talk show. Certains estiment que Satyamev Jayate « renvoie au b.a.-ba du journalisme ». Sagarika Ghose, rédactrice ajointe de CNN-IBN, reconnaît dans un article publié dans le  Hindustan Times que « Amir Khan, à travers son émission, a rappelé aux journalistes indiens leur engagement démocratique. Ils nous fait prendre conscience, de nouveau, que nous sommes le quatrième pouvoir ».

 

Décor cosy, canapé en forme de U placé en face du public et dominé à l'arrière plan par un grand écran qui sert à diffuser différents témoignages, ce talk show à l’américaine, réglé comme du papier à musique, se pose donc comme le "psy" du journalisme indien qui fait état d’un cruel manque de professionnalisme.

 

« En ouvrant les journaux indiens, je souhaite lire une information correcte, recoupée et sérieuse. Chose difficile à vérifier », souligne dans un article de presse, Amartya Sen, le prix Nobel indien de l’économie. « Les médias indiens, souvent, rendent compte des évènements de manière inexacte », poursuit l’économiste. Un point de vue largement partagé par les journalistes européens exerçant à New Delhi.

 

Les Indiens préfèrent se divertir

 

Mais le côté journalistique de l’émission ne suffit pas pour garder un fort taux d’audience. Effectivement, au bout de plus deux mois de diffusion, Satyamev Jayate accuse une baisse de l’audimat. En cause, selon IndiaToday, le ton moralisateur du présentateur. Le journal précise également que les Indiens, en majorité, préfèrent des émissions de divertissement aux programmes traitant des questions de société.

 

Satyamev Jayate a permis à certaines personnes d’avoir voix au chapitre et a agi comme un électrochoc en faisant réagir la classe politique sur des sujets épineux (l’intouchabilité, la dot, la place sociale de la femme) qui existent depuis plusieurs décennies voire des millénaires en Inde. Quelle sera la portée sociale et politique, à long terme, de cette émission dont le dernier épisode de la première saison a été diffusé le dimanche 22 juillet 2012 ?

 

 

Mayore Lila Damji

 

 

A retrouver également sur Couleurs de l’Inde :

 

Tagore face à l’Inde d’aujourd’hui, mai 2012

 

L’Inde orpheline de Gandhi, janvier 2012

 

Femmes, épouses et esclaves, novembre 2011

Publié dans Actualité

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