L'Inde, orpheline de Gandhi (2/2)

Publié le par Mayur

Gandhi était réputé pour tenir au centime près la comptabilité de ses dépenses. Le Mahatma le souligne d’ailleurs dans son autobiographie, Autobiographie ou mes expériences de vérité. Étudiant à Londres en 1888 « je calculais mes dépenses avec le plus grand soin. Le moindre petit détail, frais d’omnibus ou de timbre, couple de sous dépensés en journaux, figurait dans mes comptes ».

 

Une habitude qui ne l’a jamais quitté même quand il était en politique. « Bien que j’aie eu à manier des fonds publics se montant à des lakhs (cent mille), j’ai réussi à appliquer les règles de la plus stricte économie (…) et j’ai pu présenter une balance excédentaire, en regard de toute les dépenses que j’avais engagées. » Ces temps sont révolus. Place maintenant aux florilèges d’affaires de corruption qui font la Une des médias. Les ministres indiens, eux, n’en ont cure d’avoir des comptes exacts et sincères.

 

Une fraude s’élevant à 30 milliards d’euros

 

Les pots-de-vin en Inde font partie de la culture. Tous les rangs de la société sont affectés par ce fléau. A commencer par les personnages publics.

 

DSC01954.JPGComplexe sportif, à New Delhi, construit à l'occasion des Jeux du Commonwealth.
Les logements (à gauche) sont inoccupés alors que
la capitale indienne compte plus de 50 000 sans-abris

 

Suresh Kalmadi, président du comité d’organisation des Jeux du Commonwealth, a été le symbole des scandales politico-financiers qui entachent l’Inde. Selon la police fédérale indienne (CBI), Kalmadi a favorisé une entreprise suisse de chronométrage sportif dans l’obtention d’un contrat pour qu'elle soit la société officielle des Jeux "limitant et éliminant de la compétition d'autres fournisseurs d'une façon préméditée". Les entreprises ont profité du feu vert de Kalmadi pour fixer des prix au-dessus des tarifs en vigueur sur le marché. Les pertes se chiffres à des centaines de millions de roupies.

 

L’autre affaire de corruption, très médiatique, implique Andimuthu Raja, ministre des télécommunications de 2007 à 2010. Il est accusé d'avoir touché des pots-de-vin en bradant l'attribution de licences de téléphonie mobile 2G en 2008. Selon l’équivalent de la Cour des comptes indienne, la manœuvre aurait coûté au Trésor près de 30 milliards d'euros. Certains de ces opérateurs téléphoniques "amis" ont par la suite revendu ces licences à prix d'or à des opérateurs étrangers, "encaissant au passage des sommes faramineuses", rapporte le journal français Libération.

 

Ces faits viennent étayer le dernier rapport de Transparency International qui classe le pays au 87e rang mondial (sur 178) parmi les pays les plus corrompus au monde. 

 

Jeûner contre la corruption

 

Les simples fonctionnaires de l’État s’adonnent aussi aux pratiques frauduleuses. Dans la majeure partie des cas, les agents extorquent de l’argent aux citoyens.
Le site web Ipaidabribe.com (bribe signifiant pot-de-vin en anglais) recense les cas de corruption et permet aux personnes d’évoquer leurs expériences.

 

« J’étais bloqué dans un embouteillage et j’essayais d’en sortir avec ma moto. Un officier de police s’est approché et m’a demandé les papiers. Je lui donné tous les papiers qu’il voulait. Mais après le contrôle, alors que j’étais en règle, il m’a demandé de payer entre 3 000 et 5 000 roupies (40 et 70 euros), finalement je lui ai donné 500 roupies (8 euros) », déplore un internaute sur Ipaidabribe.com.

 

Des témoignages de ce genre, le site en regorge. Des journalistes, des militants et des représentants de la société civile ont voix au chapitre sur le site. Les internautes ont également accès aux directives et lois en vigueur concernant l’habitat, la circulation, la délivrance de passeports. Une grande partie des affaires de corruption touche ces domaines.

 

Anna HazareAnna Hazare, lors d'un rassemblement à New Delhi en avril 2011

 

L’activiste de 74 ans, Anna Hazare, s’est lui aussi exprimé sur le sujet, mais à sa façon. Il avait entamé en avril 2011, un jeûne de plusieurs jours pour forcer le gouvernement à créer une autorité indépendante capable d'enquêter sur les soupçons de corruption jusqu'au plus haut niveau de l'État. Depuis 1942, une loi en ce sens a été présentée dix fois au Parlement, sans jamais être adoptée. La loi est débattue actuellement au Parlement indien.

 

Les politiques soutiennent les extrémistes hindous

 

Quand les hommes politiques indiens ne sont pas pris la main dans le sac, certains fomentent des violences intercommunautaires. C’est le cas notamment de Narendra Modi, l’influent membre du BJP, un des partis d’extrême droite hindoue et dirigeant du Gujurat, l’État où est né Gandhi.

 

Narendra Modi est, selon un officier de police, le principal acteur des émeutes qui ont ciblé la communauté musulmane du Gujurat en 2002. Des massacres qui ont coûté la vie à plus de 1 000 personnes. D’ailleurs Narendra Modi ne cache pas sa haine pour la minorité musulmane qu’il qualifie souvent de « terroriste » au cours de ses meetings.

Lors d’attaques contre les musulmans par les hindous ou vice-versa, le parti au pouvoir, le Congrès (centre-gauche), se manifeste souvent par son inertie tandis que le BJP soutient les attaques des extrémistes hindous.

 

Trois à cinq attaques quotidiennes visent les chrétiens

 

Ces mêmes extrémistes se sont récemment pris à la communauté chrétienne dans une ville du Karnataka (sud-ouest de l’Inde). Le 24 janvier 2012, en pleine cérémonie de prière dans une maison, un pasteur protestant de 27 ans a été attaqué par un groupe d’extrémistes hindous qui l’ont dénudé, frappé et attaché à un poteau. Le pasteur a ensuite été emprisonné.

On observe une recrudescence des attaques contre la communauté chrétienne en Inde. Selon un rapport de l’ONG « Catholic Secular Forum », en 2011, plus de 2 000 attaques ont été enregistrées contre les chrétiens dont 1 000 dans cet état côtier de l’Inde, où trois à cinq agressions quotidiennes visent la communauté catholique.

 

Ce n’est pas de cette Inde que Gandhi rêvait. Tolérance et non-violence, les deux mots clés de la philosophie gandhienne, sont aux antipodes de la culture politique indienne d’aujourd’hui. L’État de naissance de Gandhi est aux mains d’un extrémiste hindou qui veut exterminer la communauté musulmane, alors que le Mahatma tenait à la paix entre les communautés religieuses comme à la prunelle de ses yeux.

 

2/2

 

Mayore Lila Damji


 

A lire également sur Couleurs de l'Inde :

 

Le Gandhi du 21ième siècle s'attaque à la corruption en Inde, avril 2011

 
Les requêtes de Anna Hazare
, avril 2011

 

 Partition du lieu saint d'Ayodhya, octobre 2010


 

Crédits photos : Mayore Lila Damji

Publié dans Gandhi

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