Tagore face à l’Inde d'aujourd'hui

Publié le par Mayore Lila Damji

L’Inde se targue d’être la troisième puissance économique d’Asie. Mais la richesse économique du pays n’est pas sa seule caractéristique. Elle a également un passé spirituel et philosophique riche, dont Tagore est l’une des principales figures de proue. Mais ses enseignements de paix et d’harmonie avec la nature et les humains ne semblent plus être compatibles avec l’Inde d’aujourd’hui.

 

Aujourd’hui en Inde, le premier missile nucléaire du pays, testé le 19 avril 2012, suscite la fierté de toute une population. Un missile balistique qui pourrait frapper la Chine et certains pays d’Europe. Agni V (« feu » en sanskrit) a une portée de 5 000km. L’Inde débarque dans le club très fermé des pays dotés des missiles intercontinentaux.

 

Aujourd’hui en Inde, la société de consommation bat son plein. Les centres commerciaux indiens poussent comme des champignons, attirant toujours autant d’acheteurs. Faire ses emplettes dans les grands magasins de la capitale indienne ou dans les mégalopoles (Mumbai, Kolkata, Chennai) est le passe-temps favori des urbains. 160 millions d’Indiens constituent les classes moyennes ou supérieures avec un revenu qui oscille entre 5 300 et 28 000 euros par an.

 

Aujourd’hui en Inde, les conflits entre les différentes communautés et dans plusieurs régions du pays menacent la sécurité intérieure du pays. A titre d’exemple, dans l’Assam dans le Nord-est de l’Inde, le Front uni de libération de l'Assam (ULFA) réclame son indépendance vis-à-vis de la République de l’Inde.

 

Le conflit a commencé en 1970, et depuis quelque 10 000 personnes ont trouvé la mort dans cette opposition entre le gouvernement fédéral indien et l’État d’Assam, une région réputée pour ses ressources pétrolières. La rébellion naxalite sème la terreur dans le Sud-est de l’Inde. Un conflit qui dure depuis 1967 et dont l’Inde n’en voit pas le bout.

 

Un pont d’or entre la Chine et l’Inde

 

Aujourd’hui en Inde, on célèbre le 151ième anniversaire de Rabindranath Tagore. Le premier écrivain asiatique à avoir reçu le prix Nobel de littérature. L’homme qui a écrit l’hymne national indien. Le fondateur de Shantiketan, une école en plein air où les élèves sont en contact étroit avec la nature et initiés aux arts plastiques et à la musique. L’intellectuel qui a construit un pont d’or entre l’Inde et la Chine ; une relation entre deux cultures millénaires dépourvue de toute arrogance.

 

2012-05-07-Tagore.jpgComme Gandhi, Tagore et son héritage ne trouvent plus leur place dans l'Inde actuelle

 

Mais obnubilés par leur soif de s’enrichir matériellement et socialement, les Indiens semblent avoir oublié les enseignements spirituels de Tagore, qui reposent notamment sur le développement intellectuel et spirituel de l’humain pour qu’elle ou qu’il se sente épanoui(e) dans son environnement.

 

Aujourd’hui l’Inde se caractérise davantage par le communalisme et l’obscurantisme de certaines communautés, hindoues ou musulmanes. L’écrivain Salman Rushdie en a fait les frais. L’auteur de Les Versets Sataniques a été menacé de mort par des groupuscules musulmans s’il assistait au Festival de littérature de Jaipur en janvier 2012. Les motifs de ces menaces : Les Versets Sataniques, un livre sur le Coran et Mohamed jugé "blasphématoire".

 

L’éducation et l’agriculture, les oubliées de l’Inde

 

L’éducation, qui était au centre des réflexions de Tagore, n’est plus aujourd’hui la priorité de l’État indien. Le budget alloué à l’enseignement (8 milliards d’euros) est trois fois inférieur à celui de la défense, 27 milliards d’euros.

 

Pour Tagore, « l’analphabétisme et l’oubli de l’éducation n’étaient pas seulement à l’origine de l’arriération sociale de l’Inde : il pensait qu’ils faisaient obstacle aussi au développement économique de notre nation ». Selon les chiffres de l’Unicef, entre 2005-2010, seulement 63% des adultes indiens étaient alphabétisés.

 

Dans un monde en pleine mondialisation, le président de l’association Inde-Alsace, Kaushik Gupta, lui aussi originaire du Bengale comme Tagore, estime que « l’Inde doit prendre en compte les enseignements de Tagore et de Gandhi pour trouver son propre modèle et les solutions à ses propres problèmes. Elle ne doit pas imiter le modèle occidental ».

 

71 ans après sa mort, la construction rurale à laquelle aspirait Tagore est loin d’avoir vu le jour. Le monde rural nourrit les citadins. Mais l’alimentation spirituelle que représente la connaissance reste l’apanage des urbains. Tagore voulait faire travailler les villages en unisson avec les villes. Un rêve qui ne deviendra jamais réalité ?

 

Le monde rural indien représente 69 % de la population totale. L’agriculture assure 14 à 15 % du PIB de l’Inde. Mais les efforts pour promouvoir le monde agricole se relâchent et les dépenses publiques à destination de l’agriculture se font rares.

 

Aujourd’hui, l’Inde, une des plus anciennes civilisations du monde, ne serait-elle pas, contrairement à toutes les attentes, en train de vivre (une) crise de civilisation* ?


 

* Note : La Crise de civilisation était le dernier roman rédigé par Rabindranath Tagore en 1941 pendant la Seconde Guerre mondiale.

 

Mayore Lila Damji

 

 

Plus d’informations sur Couleurs de l’Inde :

 

L'Inde, orpheline de Gandhi, janvier 2012

 

Le poète voyageur bientôt sur les écrans de cinéma, décembre 2011

 

L’Unesco rend un vibrant hommage à Rabindranath Tagore, septembre 2011

 

Le « maître spirituel » fête ses 150 ans en 2011, juillet 2011

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